Il gît sur le bitume, inconscient, froid, tremblant. Il gît sur le bitume dans une mare de sang. Sa face diforme épouse les aspérités du goudron. Un filet de bave s'échape du coin de sa bouche, suit un tracé chaotique au creux de sa barbe naissante puis s'étire jusqu'au sol.
Il est assis à l'arrière d'un fourgon de police, stupide, ahuri, taché de sang.
"Il avait un casque.
- Ils lui ont fracassé la tête contre la barre, là.
- Ah ? Qu'est-ce que ...
- C'est les morceaux de la mâchoire.
- Hein ?!"
Martin D. se baisse et ramasse quelques morceaux infâmes et sanguinolents de ce qui semble effectivement être une rangée de dents. C'est tout chaud, presque fumant.
"C'est vrai, on dirait des dents ! Mais comment il fait pour parler ? Ils lui ont tout pété ou quoi ?
- Si tu regardes il a une gueule bizarre, non ? Tu l'as entendu parler, toi ?"
Il est assis dans le camion. Les portes arrière sont grand ouvertes. Il a l'air hagard. Ne parle pas. Les yeux perdus, affolés. Sa mâchoire, ou plutôt son menton, tout le bas de son visage, semble pendre mollement.
Un suspect passe dans la rue en maugréant quelques sombres et vagues menaces à son intention, comme une incantation : "
Tu restereras muet ou sinon ..."
Martin D. s'éveilla moite et tremblant, le souffle court, exténué, comme chaque nuit après son cauchemar. Il se servit un verre d'eau et l'engloutit avec amertume : il ne progressait pas dans la maîtrise de son sommeil. Toujours ce rêve affreux qui le harcelait, changeait parfois de protagonistes, de décors, trouvait des variantes parfois inattendues, toujours sanglantes, et le laissait hébété, écœuré, à trois heures du matin, chaque nuit, depuis trois ans.
Il se rallongea, résigné, et s'employa à dénombrer les fissures qui ornaient le plafond de sa chambre.
L'homme de cet après-midi était le centre de ses préoccupations.
transcrit par Personne ne porte le même nom le 10/6/2002 02:14:40 PM